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Le point sur l’enquête visant les membres des familles Ben Ali et Trabelsi

Les uns ont réussi à prendre la fuite. Les autres ont été arrêtés et incarcérés. Certains ont été assignés à résidence. Le point sur l’enquête visant les membres des familles Ben Ali et Trabelsi, et leurs principaux affidés.

Depuis la chute et la fuite de Zine el-­Abidine Ben Ali, le sort réservé aux membres de son clan et de celui de son épouse, Leïla Trabelsi, intéresse tout particulièrement les Tunisiens, qui, méfiants et sourcilleux, veulent absolument savoir ce qu’ils sont devenus.

Les deux clans comptent pas moins de 142 membres, y compris par filiation et par alliance. En tête des prédateurs figurent les frères et sœurs de Zine et de Leïla, une dizaine chacun, et leurs enfants. La Banque centrale (BCT) a ainsi recensé cent ­quatre-vingts entreprises appartenant aux deux clans. Celles-ci ont bénéficié de 2,5 milliards de dinars (1,3 milliard d’euros) de crédits bancaires, la plupart du temps sans garanties, soit 5 % des financements du secteur. Au cours des derniers mois, quatre grands projets ont mobilisé plus de la moitié de ces crédits : Carthage Cement, propriété de Belhassen Trabelsi ; une sucrerie lancée par le même Belhassen Trabelsi ; l’acquisition par Sakhr el-Materi de 20 % de l’opérateur mobile Tunisiana ; le financement des 51 % de participations du couple Cyrine Ben Ali et Marouane Mabrouk dans le capital de l’opérateur Orange Tunisie, lancé en partenariat avec France Télécom.
Le grand déballage n’en est cependant qu’à ses débuts, les familles gravitant autour de Ben Ali ayant acquis des positions dominantes dans tous les secteurs de l’économie : concessions automobiles, télécommunications, banque et assurance, transport aérien, immobilier, médias, grande distribution, agriculture et agroalimentaire. Sur les 3 300 dossiers reçus à ce jour par la Commission d’investigation sur les faits de corruption et de malversations, présidée par Abdelfattah Amor, une centaine seulement ont été examinés. Mais déjà, Amor est catégorique : les familles entourant Ben Ali « avaient tous les droits : autorisations indues, crédits sans garanties, marchés publics, terres domaniales… […] Le mode de gouvernement n’était ni présidentiel ni présidentialiste, mais bel et bien totalitaire ». Aux yeux de Ben Ali, il y avait d’un côté « ses » familles, de l’autre les Tunisiens. Rien qu’à l’étranger, sans parler de Dubaï, où ils avaient l’habitude de placer leur argent, les avoirs du clan Ben Ali jusque-là identifiés sont estimés à 80 millions de francs suisses (62 millions d’euros) à Genève, et entre 10 et 20 millions de dollars canadiens (7,4 et 14,8 millions d’euros) au Canada. Mais quid de leurs détenteurs ? Lesquels d’entre eux ont réussi à s’enfuir pour échapper aux poursuites ? Lesquels ont été arrêtés et sous quels chefs d’inculpation ? Qui est en résidence surveillée ? Qui n’a pas été inquiété ?

En fuite

Outre Zine el-Abidine Ben Ali (74 ans) et son épouse Leïla Trabelsi (53 ans), qui ont profité de la voie de sortie que leur a offerte l’armée le 14 janvier, deux barons du clan se trouvent aujourd’hui à l’étranger : Belhassen Trabelsi, le très influent frère de Leïla, et Sakhr el-Materi, gendre de l’ex-président. Le premier, surnommé « le parrain », a pu, quelques heures avant la fuite de Ben Ali, embarquer in extremis avec son épouse, Zohra Djilani, et leurs quatre enfants, ainsi que leur nounou asiatique, à bord de son yacht, le Sophie, amarré dans le port de plaisance de Sidi Bou Saïd, à quelques minutes du domicile familial. La veille, il avait chargé le commandant du yacht, Ilyes Ben Rebeh, de faire le plein de carburant.
Le matin du 14 janvier, après les formalités d’usage, le Sophie quitte le port. À peine sorti du golfe de Tunis, ­Belhassen ordonne au ­commandant de couper la radio et de ne pas répondre aux appels sur son téléphone portable, avant de lui enjoindre de mettre le cap sur le port de Trapani, en Sicile. Une fois arrivé à destination, il renverra le yacht et Ben Rebeh en Tunisie. On ne retrouvera la trace des fuyards que le 21 janvier, à l’aéroport de Montréal, au Canada, où ils atterrissent à bord d’un jet privé. Belhassen et les siens s’installent au Château Vaudreuil Suites Hôtel, dans les environs de la métropole québécoise. Mais à la suite de manifestations hostiles d’étudiants tunisiens dans la ville, ils sont obligés de quitter les lieux et résident depuis dans un lieu resté secret dans la région de Montréal. La Tunisie a demandé le gel des avoirs de Belhassen au Canada, ce qui a été fait, mais aussi son extradition, ce qui est plus long à obtenir, l’intéressé étant titulaire d’un permis de séjour permanent. Hamadi Touil, son bras droit et prête-nom dans les affaires, a quitté Tunis le 15 janvier muni d’un passeport diplomatique pour se rendre également – via Paris – à Montréal, où il est arrivé le 17 janvier.

Mohamed Sakhr el-Materi, 29 ans, était au Canada le 11 janvier pour une échographie de sa femme, Nesrine, enceinte. Après avoir déposé en route son épouse et leur fille dans un hôtel proche de Disneyland, dans la région parisienne, il est retourné à Tunis le 13 janvier pour assister à la session plénière de la Chambre des députés convoquée pour apporter son soutien à Ben Ali face à la révolte populaire. Ce jour-là, Sakhr jure qu’il est prêt à rendre des comptes devant la justice à propos de son enrichissement, jugé indécent, depuis son mariage avec la fille de Ben Ali. Mais dans la matinée du 14 janvier, il quitte le pays pour Dubaï à bord du jet privé d’Aziz Miled. Après la fuite de Ben Ali en fin de journée, Materi rejoint son épouse et sa fille à Paris pour les emmener vers une destination inconnue. Ils se trouveraient aujourd’hui à Dubaï, le séjour au Canada, où ils possèdent une propriété, se révélant hasardeux.

Arrêtés et/ou poursuivis

La plus grosse prise est l’arrestation, le 14 janvier au soir, juste après la fuite de Ben Ali, du général Ali Seriati, patron de la garde présidentielle, et de quatre de ses comparses. Seriati est aujourd’hui détenu dans une cellule individuelle à la base aérienne d’El-Aouina, mitoyenne de l’aéroport de Tunis-Carthage. Il est accusé de « complot contre la sûreté nationale, agressions préméditées, incitation à la violence et utilisation d’armes, meurtres et pillages sur l’ensemble du territoire ». Il était notamment le chef des snipers de triste mémoire qui ont abattu de sang-froid des manifestants désarmés à Sidi Bouzid, Kasserine et Thala, au plus fort de la révolte populaire. Il est par ailleurs soupçonné d’être le planificateur d’une série d’attaques destinées à semer le chaos dans le pays, notamment contre des édifices publics et des propriétés privées.

Deux semaines plus tard, c’était au tour de Rafik Belhaj Kacem d’être interpellé à son domicile, où il était en résidence surveillée. L’ancien ministre de l’Intérieur, qui avait conduit la répression sanglante de la contestation, est réputé proche de Seriati, Leïla, Abdelwahab Abdallah et Abdallah Kallel, un clan dans le clan dont on devrait reparler.
D’autres arrestations ont été opérées. Le jour même de la fuite de Ben Ali, une trentaine de membres du clan, alertés par Leïla, ont tenté de prendre le premier vol pour l’étranger, mais n’ont pu embarquer faute de place. Ils ont été « cueillis » dans le salon VIP de l’aéroport de Tunis-Carthage, où l’armée les avait opportunément regroupés. Vingt-cinq d’entre eux ont été maintenus en détention à la caserne d’El-Aouina pour tentative d’exportation illicite de devises. Parmi eux figurent le neveu terrible de Leïla, Imed, l’un de ses frères, Mourad Trabelsi, ainsi que deux de ses sœurs, Samira épouse Meherzi et Jalila épouse Mahjoub. Ont également été arrêtés Kaïs et Sofiène Ben Ali, fils de feu Moncef Ben Ali, le frère de l’ex-président, condamné en France pour trafic de drogue (dans l’affaire de la « couscous connection »).
Neuf membres du clan sont poursuivis pour « trafic, possession et commerce d’armes », dont Belhassen Trabelsi, Sakhr el-Materi (tous deux en fuite), Mourad Trabelsi et Hayet Ben Ali, la sœur du président déchu, qui réside en Allemagne. Enfin, douze autres sont accusés d’« acquisition illégale de biens mobiliers et immobiliers en Tunisie et à l’étranger » : Ben Ali, son épouse Leïla et des frères, sœurs et neveux de celle-ci – Belhassen, Moncef, Imed, Naceur, Adel, Moez, Jalila, Houssem et Samira. Sakhr el-Materi est également cité.

En résidence surveillée

Les trois principaux collaborateurs politiques de Ben Ali ont été assignés à résidence, et le bureau politique de l’ex-parti au pouvoir, le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), dont ils étaient membres, a été dissous. Abdelwahab Abdallah, le « ministre de la propagande », n’était déjà plus à son bureau le jour de la fuite de Ben Ali. Il s’est caché plusieurs jours chez l’un ou l’autre de ses proches et a même fait courir le bruit qu’il avait pu fuir en France et se trouvait chez l’un de ses amis parisiens. Il sera finalement localisé dans la banlieue de Tunis une semaine plus tard et placé en résidence surveillée, mais il demeure injoignable à son numéro habituel de téléphone portable. Son épouse, Alya, a été littéralement chassée de la présidence de la Banque de Tunisie, à la tête de laquelle son mari l’avait propulsée avant qu’elle n’introduise d’autorité Belhassen Trabelsi dans le capital de la banque afin de lui permettre d’en prendre le contrôle.

Abdallah Kallel, autre faucon du régime de Ben Ali, a été « démissionné » de la présidence de la Chambre des conseillers (Sénat) pour être assigné à résidence. Maître de la « cuisine politique », Abdelaziz Ben Dhia, qui se trouvait au palais de Carthage le 14 janvier, a appris la fuite de Ben Ali devant son écran de télévision. Depuis, il est chez lui sous étroite surveillance.

En liberté

D’autres personnalités proches de Ben Ali ont été simplement relevées de leurs fonctions, à l’instar des membres du cabinet présidentiel, dont notamment Iyadh Ouederni, ministre-­directeur du cabinet présidentiel, qui était aussi au service de Leïla. Les trois filles de Ben Ali nées de son premier mariage avec Naïma, fille d’un ex-général, ainsi que leurs maris, n’ont pas été inquiétées : Dorsaf épouse de Slim Chiboub, Ghazoua épouse de Slim Zarrouk et Cyrine épouse (en état de séparation depuis un an) de Marouane Mabrouk. Néanmoins, Slim Chiboub, qui se trouvait en Libye au moment de la fuite de Ben Ali, n’est toujours pas rentré au pays.
Si les principaux barons du clan et leurs proches affidés sont bien connus, les personnes qui se sont enrichies à la faveur de leurs liens avec les Ben Ali et les Trabelsi, ou qui ont été leurs complices actifs au sein des institutions, de l’administration, des banques et de l’appareil d’État le sont moins ou pas du tout. Il appartiendra à la justice de déterminer la responsabilité des uns et des autres. C’est pourquoi Mohamed Ghannouchi, Premier ministre du gouvernement provisoire, a rappelé que, conformément aux règles du droit et au principe de la séparation des pouvoirs, les autorités ne pouvaient pas livrer des noms en pâture sans décision judiciaire. Du coup, nombreux sont les Tunisiens qui, gagnés par la suspicion, se demandent si ceux qui ont failli à leur mission ou profité de leur position auront à s’expliquer un jour devant la justice pour que le « système Ben Ali » ne puisse plus renaître de ses cendres, pas même sous une forme déguisée. 
                                                                        par  Abdelaziz Barrouhi,

Ben Ali dirigait-t-il encore la Tunisie ? Les coulisses des dérniers jours au Palais de Carthage



Zine el Abidine Ben Ali, avait été transporté d’urgence à l’étranger pour des raisons médicales. Il a passé quelques jours en Allemagne la semaine dernière et a réapparu lundi soir 30 novembre à la télévision tunisienne qui l’a montré recevant des ambassadeurs.
Le dictateur, qui vient de se faire réélire pour la cinquième fois consécutive à la tête du pays, souffre depuis de nombreuses années d’une longue maladie nécessitant des soins à l’étranger ainsi qu’un traitement américain. Le mal a empiré ces dernières semaines, selon différentes sources concordantes.
A Tunis, certains membres du sérail parlent même de « vacance imminente du pouvoir ». Attention, la prudence reste toutefois de mise. Arrivé au plus mal à l’hôpital parisien du Val de Grâce en 2005, le président algérien Abdelaziz Bouteflika n’est-il pas toujours au pouvoir alors que ses détracteurs l’avaient enterré un peu précipitamment ?
Mais en coulisses, l’épouse de Ben Ali, Leïla Trabelsi, ne réfrène plus ses ambitions : elle veut remplacer son époux à la tête de la Tunisie pour régner bien sûr et continuer de piller le pays avec son clan familial, les Trabelsi. Sa principale obsession est actuellement de placer ses hommes aux postes clé de l’Etat pour tout verrouiller. Le président, lui, souhaite aussi mettre à l’abri ses frères, ses sœurs et ses filles issues de son premier mariage avec Naïma Kéfi. Les Trabelsi ne seraient pas tendres avec eux s’ils venaient à régner sans partage sur Carthage.

Scènes de ménage au palais présidentiel
Cette divergence de point de vue provoque des scènes de ménage entre le couple Ben Ali au palais de Carthage. «  Il faut voir Ben Ali qui se retrouve totalement démuni devant sa dulcinée, en train de transiger avec elle. Il en arrive à déchirer les habits qu’il porte sur lui pour exprimer sa colère impuissante face aux exigences inébranlables de Leïla » raconte un témoin.
C’est malheureusement dans ce décor autant surréaliste qu’abracadabrantesque que se joue l’avenir politique du pays du jasmin. Et l’affaire tourne à la tragédie selon ce diplomate européen qui y est en poste : « Leïla, par ses dons en manigances, a réussi à asservir et domestiquer, jusqu’à dépersonnaliser, la brute qui a mis en coupe réglée toute la société tunisienne depuis vingt-deux ans ».
En témoigne par exemple le fait qu’elle ait obtenu de son époux que, courant 2010, soit créé sur mesure pour elle le poste de vice-présidente du pays. Le juriste de Ben Ali -qui fait aussi office de conseiller spécial et de porte-parole- Abdelaziz Ben Dhia, est même déjà en train de manigancer une réforme constitutionnelle.
Dans le même registre, on peut citer les vilaines menaces que le président en personne a adressé à son ami Kamel Eltaïef, homme fort du pays au début des années 1990 : « La prochaine fois, je ne pourrais rien pour toi si tu prononces la moindre parole malveillante à l’égard de Leïla. Donc, tiens-toi à carreau ». Quant à ses deux autres gendres, Slim Zarrouk et Marouène Mabrouk, ils ont été convoqués au Palais présidentiel pour s’entendre signifier qu’ils auraient affaire à Ben Ali s’ils tentaient la moindre critique envers la première dame.

Premiers ministres en rupture de stock
A force de se chamailler, les Ben Ali n’arrivent même plus à gérer les affaires courantes. Ainsi, un nouveau Premier ministre doit être nommé avant le 1er janvier 2010. Date à laquelle l’actuel titulaire du poste, Mohamed Ghannouchi, s’envolera pour les Emirats Arabes Unis où il dirigera un Fonds arabe d’investissements.
Et le nom du futur heureux élu fait l’objet d’un marchandage d’épiciers : Leïla tient mordicus à ce qu’il revienne à Abdelwaheb Abdallah, l’actuel ministre des Affaires étrangères, ou à Mondher Zenaidi, un Centralien qui joue au ministre de la Santé et totalement inféodé aux Trabelsi.
Pour le président, il n’en est pas question. Son choix se porte sur son cousin, Kamel Morjane, l’actuel ministre de la Défense et chouchou des Américains ou sur Ridha Grira, ministre des Domaines de l’Etat, longtemps secrétaire général du gouvernement.

Les opposants menacés de mort
Pendant que le régime va à vau-l’eau, une cellule en charge de la presse, basée à Carthage et dirigée par des policiers, diligente toutes sortes de menaces à l’égard des opposants les plus irréductibles. Sihem Bensedrine, Khemais Chammari, Kamel Jendoubi, Moncef Marzouki, Ahmed Bennour — pour ne citer qu’eux — tiennent le haut de l’affiche dans la presse aux ordres.
Et en Europe, des services de sécurité craignent maintenant que des représailles soient organisées sur leur sol. Un cap que Zine el Abidine Ben Ali n’a jamais franchi.
Inexorablement, Ben Ali n’est plus le seul maître du jeu. Otage d’un système qu’il s’est évertué à mettre sur pied, il assiste, impuissant, à la fin de son règne et à l’implantation d’un système mafieux dirigé par son épouse. Du jamais vu à deux heures d’avion de Paris.
                                                                                                   par Catherine Graciet, Slim Bagga